Les analyses courent pour rattraper les événements. L’on apprend peu des soulèvements arabes, et l’on entend plutôt parler des monarchies avec leurs États en miettes.
Je n’ai rien su du pèlerinage de Kerbala, qui chaque année fait se déplacer des foules à travers l’Irak jusqu’au somptueux mausolée de l’imam Hussein. C’est un événement immense : une migration de millions d’hommes organisée spontanément par la population qui en assure l’intendance dans les moindres localités.
Toutes les routes et les voies ferrées du Turkestan sont maintenant sillonnées de convois pour ravitailler l’Iran en vivres et en munitions. Youssef est descendu avec le détachement de Farzal et leurs hélicoptères de combat, vers le corridor de Zanguézour. Ce n’est pas une mission dangereuse ; elle tient presque de la police de la route. Rien n’est à craindre des Turcs ni des Azéris, ni davantage des Arméniens. Ils sécurisent seulement les routes de ravitaillement de l’Iran.
D’autres ressources viennent du côté chinois, traversant l’Afghanistan. L’Asie tout entière semble avoir fait de cette guerre la sienne. L’on attend toujours un changement de régime, mais du côté de Washington maintenant.
À la fin du dix-neuvième siècle, la France et la Russie avaient connu une lune de miel. En lui tendant les bras, la Russie brisait l’isolement diplomatique de la France, lui rouvrant la porte de ce que l’on appelait le concert des nations. La France en retour donnait à la Russie les moyens de sa modernisation et de son industrialisation.
C’était une union contre nature. Les deux États étaient aux antipodes. Il était juste de dire alors que les nations n’ont pas d’amis ; seulement des intérêts. Il n’en va pas ainsi entre l’Iran et ses alliés, et ce serait une grossière erreur de le croire. Ils ont bien plus que des intérêts pour les unir : ils ont un rêve. C’est un projet de civilisations. J’emploie le mot délibérément au pluriel.
Les États-nations, nous savons que tous en jouent le jeu ; mais à l’échelle des civilisations, ils comptent peu. C’est pourquoi il ne coûte rien de les respecter, de ne pas mettre en cause leurs frontières, et de les laisser suivre leur cours au sein des civilisations. L’on verra bien ce qu’ils y deviendront.
« Tu es sûr de ce que tu dis de l’alliance ? » s’inquiète Maryam, que la présence de son aimé à la frontière rend nerveuse. « Vladimir Poutine vient de suggérer que la Fédération accepterait de ne plus aider l’Iran, si les États-Unis faisaient de même avec l’Ukraine. »
« Ce n’est qu’une façon de démasquer leur duplicité. Aucun ne serait prêt à le faire. »
« L’usage du terme intelligence artificielle avait cours depuis longtemps, puis il a pris un sens nouveau avec l’apparition de ce que j’appelle l’intelligence artificielle générative, sans chercher davantage. »
Le vent souffle et il ne fait pas chaud pendant que Samir et moi marchons sous la futaie dont les ramures agitées me rappellent les mats et les accastillages quand, d’où je viens, sévit le mistral. « Je ne sais pas si tu as raison de sous-estimer l’IA », me répond Samir, le concepteur de livres bizarres.
« J’ai appris qu’un tel programme avait guidé la frappe sur l’école de fillettes de Téhéran le mois dernier, la confondant avec une base des Gardiens de la Révolution, qui un temps, en effet, s’était trouvée là », dis-je en guise de jugement. « Il y a plus de vingt ans, un programme existait déjà qui se montrait capable de formuler des réponses dans une langue correcte en utilisant le vocabulaire des questions. Il lui manquait de satisfaire à de véritables interrogations en cherchant dans des bases de données. J’admets que ce soit parfois utile et efficace, pour peu que l’on s’en serve avec circonspection, comme le montre mon exemple. Ces programmes ne peuvent exploiter que les bases de données qu’on leur a attribuées, et comme les forces des États-Unis ne parviennent plus à voir ce qui se passe en Iran, nous constatons qu’elles sont obsolètes. »
« Je sais bien », confirme Samir. « Sais-tu que si tu demandes à l’IA une liste de nombres premiers entiers pairs ; elle est capable de te la donner. »
« Une liste ! Mais il n’en existe qu’un, le nombre 2. C’est même l’une de ces rares certitudes que l’on peut ignorer longtemps mais dont il devient impossible de douter une fois qu’on les a découvertes tant elles sont intuitives. Je m’étonne toujours que personne n’en ait encore établi la liste complète. »
Il me semble que les discours générés par IA ont du mal à articuler des inférences ; de bons syllogismes aboutissant à des conclusions. Je me demande si ces systèmes seraient capables d’additionner un et un. Ils le feraient si on le leur demandait, mais je ne suis pas sûr qu’ils donneraient deux. Ils aiment les circonvolutions tautologiques, et ont une prédilection pour les tournures négatives, non pas : « quand x, alors y », mais plutôt « quand x, alors pas nécessairement y ». On en retire l’impression que le sujet de l’énonciation, si tant est qu’il y en ait un, tourne délibérément autour du pot, donnant dans le meilleur des cas un ton d’objectivité en ne s’impliquant pas.
Pour autant, le résultat est quelquefois remarquable. J’ai pris l’habitude de m’informer sur le Quotidien Global, où une charmante commentatrice artificielle, noire comme on l’est en Afrique sub-saharienne, donne des comptes-rendus exhaustifs et exacts (je n’y ai encore trouvé aucune information erronée), notamment sur la péninsule arabique, dans un français impeccable et teinté d’un joli accent.
« J’espère n’avoir pas trop dit de sottises, qu’en penses-tu ? » Samir, qui connaît mal le français, ne suit pas le Quotidien Global, mais il en a entendu parler. Il m’affirme que les analyses en sont intégralement écrites à la main, ce qui explique leur tenue et leur parfaite intelligibilité. Seule la présentatrice est un produit de ladite Intelligence Artificielle.
L’on trouve en toujours plus grand nombre des discours générés artificiellement, imitant des commentateurs connus et respectés, tel Emmanuel Todd ou Alexander Mercouris, produits par on ne sait trop qui.
Cela deviendrait dangereux si l’on se mettait à remplacer tous ceux qui ont quelque chose à dire, et à prendre pour argent comptant ces analystes artificiels.
« Ne trouves-tu pas que ce soit un peu inquiétant, si tu y songes ? » m’interroge Samir.
La chaleur devient sèche et brute par endroits, rappelant déjà le plein été et ses odeurs caractéristiques de roches brûlantes et de terre grise. J’ai ressorti mon chapeau de toile grège qui se plie aisément dans mon sac.
Quand le vent tombe, ou que l’on s’en tient à l’abri, la chaleur monte insupportablement. Nous sommes entrés dans cette saison où les variations de température au cours d’une même journée deviennent éprouvantes.
« L’on doit mesurer la puissance d’une armée en tenant compte des objectifs qu’elle s’est donnés », ai-je répondu à Samir quand il m’a demandé pourquoi je n’ai jamais crû à celle des États-Unis. « Sa raison d’être était d’intervenir partout, mais pas pour y affronter des adversaires en état de se défendre, et elle ne l’a jamais fait. »
« Pour ce qui en est de sa capacité de projection, elle est bien la meilleure, mais pour ce qui est de combattre, elle est plutôt médiocre. Elle l’a montré au monde entier en s’en prenant à la République Islamique ; et elle semble décidée à le rendre plus manifeste encore, mettant en danger son propre mythe et sa raison d’être auxquels, apparemment, elle croit toujours. »
« Tu as raison, et cela risque de devenir grave pour une nation qui a régné sur le monde en négociant sa protection », a estimé Samir, penchant la tête contre le vent mauvais. « Les empires espagnol et portugais, quand l’Église leur eût partagé le monde pour qu’ils cessent de se battre entre eux, ont été les premiers à s’établir dans l’Océan Indien en y exportant leur aptitude à guerroyer », ai-je poursuivi. « Les autres puissances européennes leur ont emboîté le pas, jusqu’à ce que les Français et les Britanniques se partagent le monde à leur tour. Ni les uns ni les autres n’ont jamais rien eu d’autre à exporter que la guerre. Puis ce sont les États-Unis qui viennent de mettre la touche finale. »
« C’est fini maintenant », a conclu Samir qui a le sens de l’image, « l’empire se débat comme un éléphant furieux dans un désert de miroirs. »
Tout le monde ne sait pas ce qu’est une civilisation. La première erreur à ne pas commettre, est d’en associer le concept à celui de religion. Le seul contre-exemple est celui de la civilisation du Saint Empire Chrétien d’Occident, avec ses croisades et sa sainte inquisition, dont des scories demeurent encore vivaces aujourd’hui dans le monde atlantique ; mais cette civilisation est morte.
Il est erroné de parler d’une civilisation arabo-islamique. Elle est la civilisation arabo-persane. Elle a joué un rôle essentiel dans la constitution de l’Islam et dans son expansion ; comme toutes cependant, elle recoupe de nombreuses formes de foi, et pas seulement celles des prophètes.
La civilisation est ce que des communautés partagent, mais elles le redistribuent aussi avec les autres civilisations. L’on dit alors “la civilisation”, au singulier, pour désigner ces longs processus à travers lesquels les civilisations échangent, évoluent et se fertilisent.
Ce n’est pas si complexe qu’on le croirait, chacun comprend intuitivement ce qu’une civilisation est.
« Tu me demandais comment Ansar Hallah allait entrer dans la guerre », m’interroge le jeune Kader. « Voilà qui est fait. Comme d’habitude, il a agi avec énergie et intelligence. Il a manifestement une stratégie régionale, et même mondiale, soutenant par ses frappes les forces du front qui en ont le plus besoin. »
« Il a adopté immédiatement une place centrale, et même coordinatrice ; renforçant ici par ses tirs de missiles les force irakiennes qui se battent pour libérer le Koweït ; il appuie le Hezbollah, et la résistance du Hamas qui tient toujours. »
« Il contrôle le détroit de Bab el Mandeb, prêt à interrompre la navigation de l’Ouest Génocidaire ; à contrôler la Mer Rouge et à toucher les navires ennemis qui tenteraient de passer entre l’Europe et l’Océan Indien. »
« Comment le régime étasunien fait-il pour cacher ses morts ? Il doit déjà en avoir des centaines, peut-être des milliers », s’interroge Sinta.
« Les Français ne se sont pas mal débrouillés en Ukraine », fais-je remarquer.
« Ils étaient de la légion », me renvoie-t-elle, « donc étrangers. »
« Pas tous. Ils ont perdu un nombre considérable d’ingénieurs militaires venus guider les missiles de longe portée ; et aussi des Polonais, des Britanniques… »
« Tu vois, tu le sais. Nous finirons par le savoir. Ils cherchent à gagner du temps. »
« Les Étasuniens dans toute la péninsule ne savent plus où se cacher », confirme Kader. « Ils se déguisent en arabes… Je me demande comment on fait… J’imagine qu’ils commencent par cracher leurs chewing-gums… Ne sont-ils pas trahis alors par leurs fortes mâchoires ayant passé leur vie à mastiquer ? Avec un burnous et une barbe peut-être… »
« Gagner du temps ? Peut-être, mais en attendant quoi ? » demande Sinta. « Combien de temps devraient-ils gagner ? Attendre, c’est continuer à se faire canarder en tentant en aveugle de tuer des civils, épuisant la patience du monde entier. »
Kader ne semble plus vouloir repartir. Il se sent bien chez nous. Parfois, il couche ici, d’autres fois chez Maryam, qu’il distrait pendant qu’elle attend son frère. Il leur arrive de venir dîner avec nous. Ils apportent à la maison une touche de jeunesse qui me plaît.
En observant Sinta, j’ai appris comment les femmes ressentent un plaisir qui leur est propre de nourrir. Les hommes aiment cuisiner aussi, mais c’est différent : un simple plaisir d’esthète, ou une façon de percer par les saveurs une connaissance plus profonde du monde. Les femmes désirent davantage : elles marient naturellement gastronomie et diététique, et même pharmacopée. Elles désirent donner force et vie. (Je dis peut-être des sottises.)
Sharif n’avait pas tort en me conseillant de ne pas disputer à Sinta sa place dans la cuisine. Ce n’était pas mon propos. Je lui apprenais des recettes de chez moi, dont elle a bien su faire son profit, innovant des variantes, leur apportant des ingrédients nouveaux. Nous pratiquions des échanges culturels.
Sinta aime préparer des plats pour « les enfants », Kader, Maryam et Youssef. Elle est en mesure maintenant d’ajouter aux menus dont elle est fière la soupe aux pistous, les panisses et la ratatouille.
J’ai découvert avec un grand bonheur en ouvrant mon ordinateur que l’Iran avait gagné la guerre. Le cessez-le-feu dont aucun camp ne paraît avoir accepté le même, a déjà été rompu par l’entité sioniste. C’est dans l’ordre des choses et n’y change rien, sauf les morts hélas ! Plus d’une centaine de civils libanais. Le monde arabe ne s’y trompe pas qui manifeste sa joie de la victoire, drainant des foules immenses.
L’âge des croisades est enfin terminé. La malédiction de l’Ouest est qu’il a deux histoires ; l’une est séculière, l’autre sainte. Et il a aussi deux terres : séculière et sainte. Cette schize l’a rendu fou. Emmanuel Todd caressait l’idée d’une géopsychiatrie. C’est par là qu’elle devrait commencer : les croisades.
Jérusalem capitale de l’Europe ? Les croisés l’ont rêvé. Mais Jérusalem n’est pas une cité européenne ; son rayonnement est plus vaste et son histoire plus ancienne.
Un État juif ? Un État qui sache d’abord dans quel pays il est, et quel peuple l’habite. Le reste est folie.
Cette saison est toujours pénible à vivre ; hiver et été s’y disputent : vent glacial, soleil brûlant. L’on est bien obligé de s’y faire. Les passants que nous croisons, Sinta et moi, en nous rendant déjeuner près de la rivière, dénotent par leurs vêtements l’heure où ils se sont levés : débardeurs, parkas, bottes fourrées ou sandales nu-pieds.
« Il y a quarante ans que nous attendions cette victoire pour que la Perse retrouve enfin sa place », me répond Sinta. « Ces quarante années ont été furieuses et héroïques », dis-je. « J’ai toujours cru en cette victoire, même s’il était parfois difficile de comprendre ce qui se passait. »
« Comment expliques-tu que tes compatriotes, même des plus radicaux, n’ont pas pensé comme toi, et ont plutôt été hostiles à l’Iran ? » me demande Sinta. « À cause de ce que je viens de dire des croisades probablement. Maintenant, les temps vont changer. »
Je me suis trop couvert, mais pas Sinta qui se blottit contre moi pour se réchauffer. Nous déjeunerons à l’intérieur.
© Jean-Pierre Depétris, octobre 2025
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